Ameimse a publié une critique de Les Dieux lents par Claire North
Les Dieux lents
5 étoiles
‘Les Dieux lents’ est un space opera se déroulant dans un coin de l'espace, à la localisation et aux frontières indéfinies, et au sein duquel cohabitent de vastes civilisations, chacune entièrement structurée autour d'une philosophie et d'un mode de vie qui lui sont propres. Les voyages interstellaires rapides y reposent sur une technologie dont le coût n’a rien d’anodin, conduisant des vaisseaux, connectés à des Pilotes éphémères et faillibles, à plonger dans des interstices aussi létaux qu’effrayants. Quelque part, deux étoiles sont en train d’achever de s’effondrer l’une sur l’autre pour créer une supernova dont l’onde annoncée balaiera et détruira plusieurs planètes.
Si les enjeux se déploient donc à l’échelle de systèmes solaires, de civilisations, mettant en jeu tout l’équilibre géopolitique précaire existant, Claire North ne fait pas le choix d’une narration surplombante et désincarnée. L’histoire est en effet racontée à travers le récit rétrospectif d’un narrateur, que les …
‘Les Dieux lents’ est un space opera se déroulant dans un coin de l'espace, à la localisation et aux frontières indéfinies, et au sein duquel cohabitent de vastes civilisations, chacune entièrement structurée autour d'une philosophie et d'un mode de vie qui lui sont propres. Les voyages interstellaires rapides y reposent sur une technologie dont le coût n’a rien d’anodin, conduisant des vaisseaux, connectés à des Pilotes éphémères et faillibles, à plonger dans des interstices aussi létaux qu’effrayants. Quelque part, deux étoiles sont en train d’achever de s’effondrer l’une sur l’autre pour créer une supernova dont l’onde annoncée balaiera et détruira plusieurs planètes.
Si les enjeux se déploient donc à l’échelle de systèmes solaires, de civilisations, mettant en jeu tout l’équilibre géopolitique précaire existant, Claire North ne fait pas le choix d’une narration surplombante et désincarnée. L’histoire est en effet racontée à travers le récit rétrospectif d’un narrateur, que les circonstances ont singularisé, qui nous la restitue à une échelle individuelle. Cela donne une narration avec ses ellipses et ses biais, ne permettant pas de saisir l’ensemble de ce qui se joue, mais seulement ce à quoi le protagoniste fait face et qu’il souhaite, a posteriori, partager. Cette approche permet un récit fragmenté, alternant les registres, tout en suscitant l'empathie des lecteurices.
Partant de là, l’autrice prend le temps de mettre en valeur l’ampleur du worldbuilding qu'elle a entrepris, naviguant grâce à son narrateur entre le pire et le meilleur de ces mondes imaginés : du régime d’oppression et d’exploitation systématisée de l’Éclat, aux chants emplis de poésie qui rythment le quotidien d'Adjumir. J’ai particulièrement été sensible au soin de l’autrice pour construire ces sociétés : elle caractérise minutieusement leurs logiques et la manière dont des rapports sociaux originaux s’y déploient, jouant y compris sur la langue pour restituer des systèmes qui fonctionnent, pour certains, hors de toute binarité de genre. Michelle Charrier (dont j’avais tant aimé le travail dans le cycle Terra Ignota il y a quelques années) réalise une magnifique œuvre de traduction pour rendre en français la richesse, y compris linguistique, du roman.
Au final, tout cela donne un roman particulièrement foisonnant, dans lequel l’autrice se réapproprie et décline à sa façon différents thèmes classiques de la science-fiction pour en proposer une version originale, bien à elle. Il y a tout d’abord quelque chose de vertigineux dans le portrait qui est proposé de l'humanité face à l’espace, à son vide comme à ses astres : elle demeure, malgré toute sa technologie, impuissante face aux forces qui y explosent. Dans le même temps, l’autrice s'attache aussi à mettre en lumière combien les modes de vie structurant chaque société sont contingents, soulignant la dimension idéologique et politique qui sous-tend les choix qui s’y expriment, jusque dans la langue utilisée. De façon cohérente, elle raconte ainsi des sociétés face à un cataclysme annoncé, parlant de solidarités, de tensions, mais aussi de formes d’ostracisme et de sacrifices. Comme l'histoire se déroule sur une échelle vaste, une thématique constante est aussi celle des dialogues interculturels qui se tissent, mais aussi des façons diverses (ou pas) de réagir, confronté à l’altérité radicale incarnée par son narrateur.
En résumé, ‘Les Dieux lents’ est un superbe space-opera, proposant une histoire de choix individuels et de luttes politiques, sur fond de fins de mondes. C’est un roman riche, dans lequel les lecteurices plongent sans trop savoir où iels vont être emmené·es : s’y succèdent différents registres, différentes temporalités et différents types d’enjeux. Les phases de tension cohabitent avec des moments de contemplation, portés par une plume qui sait se faire tout à la fois lyrique et poétique, capturant la beauté de certains passages comme le caractère tragique et déchirant d’autres.
De la science-fiction comme je l'aime :)